Anne Gersten

Wégimont Culture, n°211, janvier 2006

Thierry Wesel glane ses images au hasard de promenades dans la ville. Son regard s’arrête toujours sur un pan de mur délabré, une cheminée effondrée, une verrière brisée, une porte disloquée, des poutrelles de métal tordues et rouillées..., débris, éboulis, vestiges d’une vie qui semble s’être arrêtée. Maisons inhabitées aux toitures éventrées, vieux entrepôts ouverts à tous vents, immenses espaces désolés d’anciens sites industriels laissés en friche,tous ces lieux déglingués, désuets, « hors-service » sont livrés à notre curiosité.
Au départ d’un cliché photographique sur le tamis de sa toile sérigraphique, Thierry Wesel construit des images monumen-tales qui révèlent l’immensité et la désolation de ces lieux oubliés. Parfois, seul un détail agrandi occupe toute la page et prend une dimension proche de l’abstraction. Les contrastes sont alors très soutenus. Le noir intense s’allie à un bleu saturé, obscur et profond, conférant à l’image une présence qui s’impose avec force. Ailleurs, comme celui des prairies éteint par le froid de l’hiver, c’est le vert, celui des fenêtres et des verrières, que ses accords avec les noirs incisifs assombrissent et teintent de mélancolie. L’harmonie est secrète et c’est tapie au fond de l’être, que l’on peut en trouver la résonnance.
Dans les fascinantes images de vastes espaces désolés d’anciennes fabriques et d’usines ruinées, le travail de Thierry Wesel est tout en noir, blanc et gris, reflets de l’usure du temps qui ternit toutes choses et efface les couleurs de la vie. Comme un fin voile à travers lequel on découvre le spectacle, la trame pro-duit de subtiles nuances grisées qui estompent les contours et filtrent la lumière. Vieux rouages édentés de machines grippées, barils de métal cabossés, barres de fer tordues, morceaux de bois hérissés de vieux clous rouillés, tous les objets abandonnés pêle-mêle trouvent dans le silence de ces lieux oubliés une étrange harmonie que leur confère l’épais manteau de poussières et de lumières éteintes qui les absorbent et les unifient. Les grandes verrières ébréchées encore suspendues au sommet de fines colonnes de métal restées debout, élan d’une charpente ogivale inter-rompue, arcades ajourées dans le vide rappelant la division de l’espace en vastes nefs sont enveloppés d’une lumière mystérieuse qui circule, s’accroche sur un pan de mur, effleure une poutrelle ou s’évade par une brèche béante. Telle « La cathédrale engloutie », ces ruines industrielles s’érigent en un souvenir sublime et nostalgique de ces lieux qui furent plein de vie encore proches de nous et déjà... si loin.